Inoxa
Journal d’Inoxa
(Petite cuillère en inox, qui en a gros)
Dimanche 17 août
Cher journal,
Elle m’a encore réveillée très tôt ce matin, et pourtant on est dimanche. 6h27. Elle m’a attrapée et elle m’a trempée directe dans le café brûlant, sans préambule. Après ça, elle m’a jeté dans l’évier. Aucun respect. Je me sens humiliée, de plus en plus humiliée.
Lundi 18 août — Réunion de crise dans le tiroir
Cher Journal,
Avec les copines, on en a assez. On souhaiterait un peu plus de respect, un peu plus d’humanité. C’est toujours les mêmes qui font le sale boulot. Nous, on est debout dès 6h du mat et on finit pas avant minuit. Et pendant ce temps-là, Auréa, mademoiselle la cuillère dorée, se pavane. Dorée, mon œil ! Elle n'est même pas en or véritable. D’ ailleurs, entre nous, on l’appelle la couverture de survie. Mais bon, notre patronne, elle, elle l’adore. C’est sa préférée. Elle la sort uniquement quand il y a des invités ou pour la plonger dans la mousse délicate et légère de son tiramisu à la con.
ça me rend complètement marteau !!!
J’EN PEUX PLUS.
ON EN PEUT PLUS
Avec les copines, c’est décidé : on va faire GRÈVE.
Mardi 19 août
Cher journal,
Je crois qu’il faut se méfier des grandes cuillères. J’ai l’impression qu’il y en a une qui a tout cafté à la patronne. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens qu’il y a un truc qui cloche. La patronne n’a pas eu besoin de nous aujourd’hui. On était au chômage. J’aime pas ça. Ça sent pas bon du tout.
Jeudi 20 août
Cher journal,
Notre patronne est complètement givrée ! Aujourd’hui, elle nous a tous mis, et quand je dis tous, c’est vraiment tout le tiroir : les couteaux, les fourchettes, les économes, les louches, alors elles, elles n’ont rien compris à ce qui se passait, elles sont toujours à l’ouest de toute manière ces grosses feignasses, elles bossent 3 fois l’an et elles en font tout un fromage parce qu’elles, attention, je cite “détestent sentir le choux fleur”. Bref je m’égare. La patronne nous a donc tous convoqués ce matin et ni une ni deux, bam dans le lave-vaisselle avec une bonne giclée de vinaigre blanc dans la gueule ! Alors qu’on était même pas sales ! Et après ça, elle a fait le tri, plusieurs d’entre nous sont parties à la poubelle. J’ai même entendu la patronne dire en parlant de l’une d’entre nous “oh ben dis donc elle a mal vieilli elle”. Non mais oh, elle s’est regardée dans le miroir !?!?!?
Vendredi 21 août
Aujourd’hui la patronne part en pique nique. T'imagines que nous aussi ? Que nenni ! Pour l’occasion elle achète des cuillères en plastique jetables ! Merci pour la planète ! De toute manière, nous on sort jamais, on est bonnes qu’à rester à la maison. Jamais de week-end ! Jamais de vacances !
Samedi 22 août
Les copines ne veulent plus faire grève. L’épisode du tri les a calmées. Mais moi, je ne vais pas en rester là ! Je ne suis pas une trouillarde !
Avant d’appartenir à la patronne, j’ai eu une vie. J’étais avec Joseph. On s’était rencontré à un petit déjeuner, il m’avait mise dans sa poche discrètement et il m’avait emmenée dans sa cellule. On ne s'était plus quittés après ça. Pendant plus d’un an, on a creusé un tunnel pour son évasion. Joseph, c’était un chic type. Il aurait pu me laisser en cellule, mais non il m’a emmenée avec lui ! Les plus belles années de ma vie. On n’arrêtait pas de voyager. On dormait à la belle étoile. Et puis un jour, y’a eu cette fille. Au début, elle ne faisait pas attention à moi, et un matin, je me suis retrouvée dans un carton direction Emmaüs et j’ai atterri chez la patronne. Alors faut qu’elle se calme celle-là parce que moi, Joseph, je le retrouve quand je veux.