Adée sans ailes

ADÉE SANS AILES



Adée : Je m’appelle Adée Vergano. A-D-É-E-V-E-R-G-A-N-O. J’ai quinze ans. J’habite au 28 boulevard Saint-Michel à Paris. Je suis née avec une lettre en moins. Ce “L” en moins, oublié par l’officier d’état civil, a suffi à ma mère pour m’affliger des pires surnoms, son préféré étant Sanzel. Bien entendu, vous comprendrez “sans ailes”. “Tu ne pourras jamais t’envoler”, m’avait-elle dit. Sanzel est devenu mon prénom. Elle ne m’a jamais appelée Adée mais je lui ai pardonné. Je n’ai besoin ni d’L, ni d’ailes, ni d’elle.

Je m’appelle Adée et j’ai quinze ans. La plupart des filles de mon âge “ne se posent pas de questions. Elles courent les rues et les dancings et les garçons”, comme dans la chanson de Jane. Pas moi. J’aime Dieu, je vis pour Lui. Je prie, je chante des cantiques, je vais à l’église, j’aide mon prochain. Je pardonne à tout le monde. Tout le temps. Peu importe ce qu’on peut me faire ou me dire. Le pardon, c’est mon truc. Tendre l’autre joue ? C’est tout naturel pour moi. Je peux tendre l’autre joue à l’infini.

Aujourd’hui, c’était un grand jour. J’ai reçu le sacrement de la confirmation. L’Esprit Saint est désormais en moi. Je m’y prépare depuis des mois. Je m’y prépare depuis toujours. Nous étions tous autour de l’autel. Dix-sept confirmands. Je peux vous donner leur nom si vous voulez ?

J’ai un secret. Seul Dieu le sait. J’ai décidé d’être religieuse. Je sais que c’est ma voie, mon devoir, mon destin. Appelez ça comme vous voulez. Je devais faire mon annonce à tout le monde après la cérémonie. Papi et Mamie auraient été très fiers de moi.

Désolée, je pars dans tous les sens... Je peux avoir un verre d’eau ?

Nous nous tenons donc, les autres confirmands et moi, en arc de cercle autour de l’autel, face à l’Assemblée, face à nos familles. Nous allons bientôt lire nos vœux. C’est à ce moment-là que je ne me suis pas sentie très bien. C’est normal le doute dans la vie d’une chrétienne. Mais là, c’était différent. Peut-être que j’avais un pressentiment. En tout cas, une chose est sûre, et je m’en souviens très bien. Je me suis sentie vaciller. Un brouhaha a envahi mon esprit. J’entendais une petite voix me dire “Es-tu certaine d’être digne de l’amour de Dieu ?”. Je me retenais pour ne pas pleurer, pour ne pas éclater en sanglots, je venais de me souvenir d’un événement tragique. Je peux vous le raconter ? Je dois tout vous dire, non ?

J’ai quatre ans. C’est bientôt Noël. Avec maman, on a fait la crèche, mais pas le sapin. “Un sapin, c’est vivant. T’aimerais qu’on te coupe les jambes et qu’on te mette des guirlandes dessus ?” m’a demandé maman. Alors, on a mis des guirlandes sur les plantes dans le salon et on a aussi accroché des anges. C’était joli. Et maman est repartie se coucher à cause de sa maladie. J’étais assise sur le canapé et je jouais avec mes doigts. Et comme j’en avais assez de jouer avec mes doigts, je suis allée près de la crèche et j’ai joué avec. Il n’y avait pas encore le petit Jésus. Il n’était pas encore né. Et je ne sais pas pourquoi, j’ai ouvert la fenêtre pour voir si papa rentrait. Il n’était pas là comme d’habitude. Il ne rentre plus à la maison. Il dort chez la voisine maintenant. Alors j’ai pris un mouton et je l’ai jeté par la fenêtre. Comme c’était rigolo, j’ai continué avec le bœuf, puis l’âne, et un autre mouton et aussi un petit bonhomme. Il paraît que c’est un “rouamage”. Je ne sais pas ce que c’est un “rouamage”. Et ça a énervé maman quand je lui ai posé la question. Alors lui aussi je l’ai jeté. Et au moment où j’ai jeté la Vierge par la fenêtre, maman est arrivée. “Tu as jeté la Vierge par la fenêtre ?” Elle a crié. “Sanzel ! Tu as jeté la Vierge par la fenêtre ?” Elle a encore crié. Je n’ai pas osé répondre. “Puisque c’est comme ça, moi aussi je vais passer par la fenêtre. Tu veux que je passe par la fenêtre comme la Vierge ?” “Non, non, maman.” Je pleurais. Elle m’a poussée et elle a mis une jambe par-dessus la balustrade. “Arrête, maman ! Arrête ! Je ne recommencerai plus, juré.” “Jeux de mains, jeux de vilains. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire au Bon Dieu pour mériter une fille pareille ? Il faut bien aller la chercher la Vierge. Elle ne va pas passer toute la nuit dehors sur l’herbe.” “Oui, mais pas par la fenêtre. On passe par l’escalier.” “ Elle est passée par l’escalier la Vierge ?” Maman a encore crié longtemps. Et elle a encore dit que j’étais méchante et que j’avais le diable en moi. Elle est allée chercher la Vierge par l’escalier et quand elle est revenue, la Vierge avait un bras cassé. “Je n’ai pas retrouvé son bras. Tu sais Dieu te voit, et là, il ne t’aime plus du tout, tout comme papa.”

Pardon... j’ai retenu mes larmes toute la journée. Je suis si fatiguée. J'ai perdu le fil... Ah non... Voilà...

J’ai paniqué, j’ai cherché le regard de mes grands-parents. J’avais besoin d’eux, de leur bienveillance, de leur amour inconditionnel. Je suis la douzième à passer en partant de la gauche et la sixième en partant de la droite. C’est Gabrielle qui a ouvert le bal, j’étais donc la douzième. Les textes sont courts, ça va très vite. Plus que sept personnes devant moi. Le trac monte. Je me suis bien préparée pourtant, je connais mon texte par cœur. Je l’ai déjà récité des milliers de fois devant mon miroir. Je m’accroche au regard de mes grands-parents. Toute ma famille est là sauf ma mère. Ma mère ne croit pas en toutes ces “bondieuseries”. Mais je ne voulais pas y penser aujourd’hui, tout était parfait et j’allais accomplir mon destin.

Plus que six personnes avant moi. J’ai déjà pardonné à ma mère son absence et je m’en félicite. Mais attention, pas d’orgueil, c’est un péché. Je me sens déjà un peu mieux.

Plus que cinq personnes devant moi.  Il y a un peu d’agitation au fond de l’église. Quelqu’un frappe ou plutôt tambourine à la grande porte. La cérémonie continue.

Plus que quatre personnes. Ça tambourine de plus belle. Le Père Thyrion parle plus fort et nous fait signe de faire de même.

Plus que trois personnes. Un enfant de chœur murmure quelques mots à l’oreille du Père. Il hoche la tête, fait un signe de la main et les deux énormes portes de l’église s’ouvrent très très lentement, en grinçant. La cérémonie est suspendue. L’Assemblée est suspendue. Je suis suspendue.

Plus que deux personnes. Apparaît alors ma mère, déguisée en indienne. Elle remonte fièrement l’allée centrale telle une jeune vierge sur le point de prêter serment devant le Tout-Puissant. Deux longues tresses avec des plumes encadrent son visage bariolé de traits rouges, verts et jaunes. Une mini-robe à franges bon marché achève son accoutrement. Elle rejoint le reste du clan familial.

Plus qu’une personne. Autour de l’autel, ça s’agite. Tout le monde se demande qui est cette femme. La question arrive à mes oreilles. Je réponds en bafouillant : “Je ne sais pas moi, je ne la connais pas”

Je ne la connais pas ? Je ne la connais pas. Je ne la connais pas... Ces mots résonnent dans ma poitrine, dans ma gorge. Comment ai-je pu dire cela ? Le couperet tombe. Je suis folle de rage. Je ne suis pas digne de l’amour de Dieu. Comme Pierre, j’ai renié. J’ai le souffle court. Je peux à peine respirer. C’est à mon tour de confirmer ma foi. Je récite mes quelques mots sans grande conviction, les larmes aux yeux. Elle ne respectera donc jamais rien.

La cérémonie se termine. Je veux rester seule dans l’église. Mes grands-parents me rejoignent. Ils essaient de me consoler, mais je vois surtout dans le regard de ma grand-mère une peine incommensurable. C'est trop. Je me suis toujours retenue. Je lui ai trouvé mille excuses. J’ai mis des cierges à n’en plus finir, toutes mes économies de baby-sitting y sont passées. J’en ai fait des prières, à me faire mal aux genoux. C’en est trop. C’est à ce moment précis qu’elle est revenue. Je me suis tournée vers mes grands-parents :

— Laissez-moi seule avec elle.

Elle regarde autour d’elle.

— Oh la la ! Qu'est-ce que c’était chiant ton truc !

— Pourquoi t’es venue... habillée comme ça ?

— Oh la la ! C'était juste pour être un peu festive ! Regarde-moi ça, c’est d’un triste ces églises. C’est écrit dans la Bible qu’une église doit être lugubre ?

— Tu savais très bien que c’était une journée importante pour moi, mais comment as-tu pu me faire ça ? Tu m’as ridiculisée !

— Arrête ton cinéma.

— Pourquoi tu es venue déguisée en indienne ?

— J’ai pas eu le temps de me démaquiller. Voilà, t’es contente !

— Mais pourquoi tu t’es maquillée ?!

— Tu me fatigues Sanzel ! Vous me fatiguez tous avec vos conneries. Dieu n’existe pas !

— Je te déteste !

— Oh la la ! C’est pas joli joli tout ça. T’es pas prête de les avoir tes ailes.

Là, je me suis effondrée. J’ai pleuré, pleuré, pleuré, je ne pouvais plus m’arrêter.

— Arrête de pleurnicher. Ce que tu peux être pénible ! Après tu vas raconter à tout le monde que tu me pardonnes ?! Que tu tends l’autre joue comme une bonne chrétienne ?! Vas-y tends-la ta joue !

Je n’ai pas supporté. Nous étions toutes les deux dans l’église. Elle refusait d’entendre ce que j’avais à lui dire. Elle se moquait de Dieu ! Et chez Lui, qui plus est ! J’ai pris le calice en or, posé sur l’autel. Je n’avais plus rien à perdre. J’avais déjà renoncé au voile.

Le brigadier : Votre mère voulait peut-être vous sauver... maladroitement certes... C’était peut-être sa façon à elle de vous mettre en garde...

Adée : En garde ? En garde contre qui ? Dieu ?

Le brigadier : Peut-être...

Adée : Et si finalement tout cela était un plan du Très-Haut dans son infinie sagesse... Dieu seul le sait.

Précédent
Précédent

Soleil des îles

Suivant
Suivant

Inoxa