Soleil des îles
Été 1992. Comme tous les étés, nous partons sur la Côte d’Azur. Le voyage se fait de nuit. Nous quittons la région parisienne à 23h précise. Tout est millimétré. Pas question de perdre une minute de vacances. La voiture est transformée en chambre à roulettes : on a des oreillers, une couette si jamais il fait un peu frais la nuit, des livres, des jeux, des gâteaux, de l’eau, du coca et moi, j’ai ma Game Boy. Ma mère est à l’avant avec mon beau-père. Elle étend son siège presque à l’horizontal pour pouvoir s’allonger et dormir comme une marmotte tout le long du voyage. Ma mère adore dormir, c'est son activité préférée ! Mon frère et moi, on doit se partager le reste du petit bout de la voiture. Mon beau-père conduit, shooté à la caféine. Ça y est nous sommes sur l’autoroute du soleil.
Le voyage est très long. On met douze heures pour arriver sur la Côte d’Azur. Heureusement qu’on fait une grosse partie de nuit. Ça passe plus vite. Comme tous les ans, on va au camping. Le même depuis 9 ans. Je déteste le camping. Partager les sanitaires, faire la queue pour prendre sa douche, l’odeur de tous les shampoings, savons, parfums qui se mélangent, les hystériques qui frappent aux portes en criant “ Y’en d’autres qui attendent ! T’es pas chez ta mère”, les soirées loto, les soirées t-shirts mouillés. Tout ça me donne envie de pleurer. En plus, il y a quelques mois j’ai eu mes premières règles. Je ne veux pas avoir mes règles au camping. Ça me dégoûte. Je ne sais pas comment on doit faire, ma mère ne m’a rien expliqué. Elle m’a juste giflée. Sa main a atterrit sur ma joue sans prévenir. Paf ! Un geste banal pour elle, presque drôle. Pour moi le choc. Ça a claqué très fort. Elle a une technique pour ça, il faut laisser le poignet un peu mou. Paf ! J’ai rien compris. Et quand elle m’a dit “C’est pour faire circuler le sang”. J’ai encore moins compris. Mais revenons à nos moutons. Je déteste le camping : les p'tites bêtes qu’on retrouve partout : dans nos vêtements, les gâteaux, le lit, les gens qui nous disent “bon appétit” en nous faisant un signe de la main, pendant qu'on mange. Il nous arrive de répondre “merci, bonne soirée” une quinzaine de fois au cours d’un même repas. Impossible d’avoir une conversation suivie. Je dois bien avouer que ce n’est pas très grave car on a pas grand chose à se dire. Les cancans de ma mère ne m'intéressent guère : “Les belges de l’emplacement 67 ne sont pas encore arrivés et on est déjà le 3 juillet, j’ai entendu dire qu’elle était malade. - Qui demande mon beau-père - Ben elle, sa femme.” Ou encore “Ne me dis pas que tu n’as pas remarqué que Maïté s’est fait refaire les seins ? Il paraît qu’ils ont gagné 1 million de francs au Loto, tu te rends compte 1 MILLION de francs, moi si je gagne ça, j’arrête de travailler - bah tu travailles pas dis-je faiblement - Oh mais c’est pas la question et on t’a pas sonné les cloches. Finis ton assiette. Qu'est ce que je disais… Ah oui ben il paraît qu’ils ont tout dépensé au chinois à volonté ! -Et dans les seins de Maïté blague mon beau-père. - Ah tu vois tu les as regardé ses nouveaux seins !” Depuis que je suis née, je passe mes vacances au camping. J’aurais dû m’habituer. Cette année, petite nouveauté. J’ai une tente Igloo. Rien que pour moi. Mon frère est trop petit. Lui, il dort encore dans la caravane avec les parents.
On arrive enfin. Les premiers instants sont les plus pénibles. Il faut tout installer : monter le auvent, les faux placards en tissu orange avec des fleurs, la nouvelle tente Igloo, installer le réchaud, la bonbonne de gaz, la glacière, aller chercher des pains de glace, faire des courses. Je monte toute seule ma tente. Elle sent le plastique neuf. Il suffit de la jeter en l’air et elle retombe sur ses pattes comme un chat. Enfin c’est ce que vendait la pub…Il est préférable de bien accrocher les sardines tout autour si jamais il y a du vent. Et de creuser une petite tranchée si jamais il pleut beaucoup pour ne pas que l’eau s’infiltre à l’intérieur. Ensuite on gonfle les matelas. On a un gonfleur spécial sur lequel on appuie avec le pied. Ça fait un drôle de bruit à chaque fois. Ça fait rire mon petit frère parce que ça fait un bruit de prout. Je trouve ça drôle aussi.
Toutes les journées vont être les mêmes. Notre mère va se réveiller tard. Elle va prendre un cappuccino soluble dans un bol jaune marron foncé transparent. Les bols les plus dégueulasses de la Terre. Une fois qu’elle aura fini son cappuccino, elle se mettra en maillot de bain. Un maillot de bain deux pièces. La honte ! Elle va se balader comme ça pendant un mois ! A moitié à poil ! Mais le pire est à venir. Arrivée sur la plage, elle enlève le haut ! Ça me met très très mal à l’aise. Mais elle s’en fout. Elle a une seule préoccupation : il faut l’enduire de graisse à traire “Soleil des îles” et c'est à moi que cette tâche incombe. Depuis toujours. C’est mon rôle. Une sorte de malédiction. La graisse à traire, c’est dégueulasse. Ça colle aux doigts, ça pue le monoï. C’est très très gras comme de l’huile de friture et ça a exactement la même fonction. Ma mère va frire. Ça glisse sur sa peau, entre mes doigts. Il faut lui en mettre bien partout, la nuque, les épaules, le dos, et bien à l’arrière des cuisses, des mollets et sous la plante des pieds. Une fois ma mission terminée, elle s’allonge sur sa serviette. Il ne faut surtout pas bouger à côté d’elle. Sinon, on lui envoie des grains de sable et ça se colle sur sa peau. Elle a peur d’avoir les traces des grains de sable comme bronzage. “ Ne marchez pas près de moi, ça envoie du sable. Allez oust allez jouer plus loin !” On ne se fait pas prier. En tout cas, je ne me fais pas prier. Je file le plus loin possible. Elle se retourne au bout de quelques heures et elle recommence. Elle se met cette fois-ci elle-même la graisse à traire sur la face avant. Elle se rallonge pendant quelques heures et à la fin de la première journée, roulement de tambour : brûlure au deuxième degré, cloques et Biafine : ça y est les vacances peuvent commencer.
Sur la plage, il y a des filles et des garçons de mon âge qui me regardent en rigolant. Je m’en fous, j’ai l’habitude. On m’a toujours regardée en rigolant. J’en ai rien à faire. J’ai pas envie de les avoir comme amis, j’ai plein de trucs à faire.
Vers 14h ou 15h, ma mère commence à avoir faim. Elle s’agite, elle se relève difficilement. Elle a la marque de la serviette sur la joue. Elle attend le vendeur de beignets. Et voilà notre déjeuner est servi : . Beignets aux pommes, beignets au chocolat, chouchous, chichis. On mange sur la plage, les doigts pleins de sable qu’on avale. Ça croque sous les dents et le groupe de copains sur la plage, rigole encore plus en nous regardant. Les énormes seins de ma mère tombent dans les chichis.
Enfin vient le soir, on va au camion de pizza, le même depuis toutes ces années, à la sortie du camping. Des pizzas au feu de bois, chaudes et dégoulinantes de fromage. Cette année la femme du pizzaiolo est enceinte. Je prie de toutes mes forces pour que ma mère ne fasse pas de remarques
Pour finir la soirée, l’éternelle promenade sur le port d'Hyères. On ne peut pas y échapper. On flâne au milieu des stands de bijoux et des serviettes de plage, une glace à la main. Et enfin, enfin, je peux me retrouver seule, sous ma tente. Le soleil a tapé dessus toute la journée et il fait une chaleur étouffante. Mais je suis seule. C’est cet été là, où je vais découvrir Jane Eyre et passer mes nuits à le lire et à le relire. Elle va devenir ma meilleure amie, mon double. comme elle, je suis enfermée. Jane m'apprendra à m’évader, tout en étant coincée.
Le bruit du zip de ma tente Igloo, je l’ai encore dans la tête, chaque fois que j’ouvre une trousse ou un sac à dos. Je repense à elle. Ce bruit me ramène toujours à cet été 92, à cette tente, à ce que je voulais fuir, à Jane, et aux premières pierres de mon émancipation.